Le général Vincent LANATA (CR) écrit à Place d’Armes

Quelques réflexions sur l’affaire des articles dits «des généraux» La «Tribune des généraux» comme on a l’habitude de la nommer, parue dans un hebdomadaire classé à droite a tenu le devant de la scène pendant une longue période.Pour ce qui me concerne je n’ai pas voulu joindre ma voix aux commentaires des uns et des autres qui prenaient des positions si tranchées,la plupart du temps provenant de personnes qui n’ont aucune notion de ce qu’est l’institution militaire,de ce qu’elle représente,de ce que sont les hommes et les femmes qui la composent;aussi,dans le brouhaha ambiant mon témoignage n’aurait-il eu aucune chance d’être écouté et certainement moins encore d’être entendu. Je ne prétends pas qu’aujourd’hui il puise en être autrement, mais je pense, qu’en tant qu’ancien haut responsable dans la noble institution qu’est l’Armée je me devais de sortir du silence et de donner un avis qui n’engage bien entendu que moi.Je distinguerai plusieurs aspects: la situation actuelle du pays dénoncée par les signataires de l’article, la procédure employée pour la mettre en lumière avec ses conséquences, les réactions des médias ainsi que celles du pouvoir et des responsables en place, et enfin les réactions du monde politique devant un tel évènement.Force est de constater que pour des individus attachés aux valeurs millénaires de notre pays,les dérives actuelles de notre société ne peuvent être qu’inquiétantes, voire révoltantes. Je ne pense pas que notre pays ait commis des crimes contre l’humanité lors de la colonisation qui fut non seulement pour nous,mais également pour la plupart des pays d’Europe,à une époque un mode d’expansion au-delà des frontières: cette repentance perpétuelle est insupportable surtout pour des individus qui ont été engagés sur les ordres du pouvoir politique. De même je ne crois pas «qu’il n’existe pas de culture française mais des cultures…», il y a des millénaires que notre pays, qu’on le veuille ou non vit sur la trajectoire d’une civilisation judéo -chrétienne et nos structures, nos lois ainsi que notre organisation matérielle et géographique sont là pour en porter témoignage,il en va de même d’ailleurs pour tous les pays d’Europe;enfin je ne suis vraiment pas convaincu qu’il faille «réécrire notre Histoire»afin de la rendre compatible avec l’apport de telle ou telle immigration; nous pouvons, nous devons être fiers de notre passé en célébrant ce qui a été beau tout en ayant conscience de ce qui a été sombre mais avec toujours à l’esprit ce que nos amis britanniques disent: «right or wrong…. My country!». S’agissant encore de notre Histoire je citerai Etienne Lavisse dans la préface de son ouvrage «Le tour de France de deux enfants» en parlant de la France:«Vous verrez comme la nature l’a faite belle et comme son Histoire l’a faite grande!». Enfin, nous avons bâti une société qui a perdu ses repères et qui est dans l’incapacité de faire face aux menaces qui pèsent sur elle, que ce soit le terrorisme, la montée de l’islamisme, la gestion de l’immigration,le développement exponentiel de la délinquance ainsi que de la violence…Le pouvoir politique quant à lui a bien du mal à faire face à tous ces défis mais il ne devrait pas perdre de vue dans son action les lignes fondamentales qui ont présidé à l’évolution de notre nation au cours des siècles passés, lignes que l’on ne peut pas bousculer d’un revers de main,la plupart du temps pour des motifs électoralistes.S’agissant maintenant du mode de communication de mes camarades militaires, je pense qu’ils ont commis une erreur et une faute: l’erreur a été, me semble-t-il,en dérogeant au devoir de réserve auquel ils étaient tenus, de croire que leur déclaration ferait bouger les lignes; leur déclaration a fait le buzz pendant une bonne semaine parce que les médias n’avaient rien d’autre de plus intéressant à commenter, par ailleurs le sujet était nouveau et pouvait donner lieu à certaines interprétations sur le rôle éventuel de l’armée dans la Nation et en particulier dans celui concernant le maintien de l’ordre.S’agissant de la faute, ce qui est plus grave, leur déclaration a eu pour effet de jeter le discrédit sur l’Armée, immédiatement taxée de vouloir dicter la politique du pays en faisant pression sur le pouvoir politique,en faisant resurgir le spectre du coup d’état militaire, chacun se référant à la tentative de putsch du 21 avril 1961, putsch avorté grâce,entre autres,à l’action d’une partie de l’Armée elle-même. L’Armée française est une armée républicaine qui est aux ordres du pouvoir politique démocratiquement élu et,depuis des décennies et des décennies elle le prouve.Pour ce qui est des réactions du monde politique l’aubaine était trop belle de pouvoir faire diversion dans une période difficile pour les uns et les autres: il y eut les réactions minables de certains politiques faisant des bons mots, ces individus devraient savoir que la vie militaire se passe rarement avec des «charentaises» mais elle s’écrit bien souvent dans la poussière etle sang et loin des décors feutrés des cabinets ministériels ;il y eut aussi le ton méprisant d’un certain ministre parlant de lâcheté:non monsieur le ministre, parlez de tout mais pas de lâcheté que l’on pourrait peut-être vous reprocher un jour lorsque l’on fera le bilan de vos actions!Il y eut aussi des réactions serviles de la part de certains membres de l’institution, à mes yeux ils ne sont pas grandis. Enfin les extrêmes ont également profité de l’aubaine: par exemple:«rejoignez-nous!»,ou «il faut couper des têtes pour sauver la République», assez piquant lorsqu’il s’agit de responsables thuriféraires de certains régimes totalitaires d’Amérique du sud par exemple.D’autres ont saisi l’occasion pour demander l’intervention de l’armée dans certains quartiers: on se demande ce que l’armée pourrait bien y faire et ce dans quel cadre juridique!Non, la République n’a pas tremblé sur ses bases lorsque quelques militaires ont certainement par conviction, surtout par naïveté pour la plupart, d’autres moins naïfs étant proches de partis politiques,ont voulu attirer l’attention des responsables sur la situation du pays qui, il faut bien le dire, est à certains égards angoissante; ils se sont crus lanceurs d’alerte, était-ce nécessaire? Le pouvoir a sur-réagi,était-ce aussi utile d’aller si loin?Couper des têtes, c’est aisé, prendre conscience des graves problèmes et surtout y porter remède est plus difficile.Quoi qu’il en soit, les problèmes du pays demeurent, les militaires qui n’avaient certainement aucune intention politique ont considéré que l’armée est un des dépositaires du sentiment national et c’est à ce titre qu’ils se sont exprimés; ils sont bien entendus responsables de leurs déclarations, mais en aucun cas de la situation politique du pays.Cette affaire a fait beaucoup de bruit et à cette occasion nombre de questions sur le rôle de l’armée ont été débattues et tout ce brouhaha annexe a me semble-t-il eu pour effet de masquer la réalité criante des difficultés actuelles que rencontre le pays.Cette alerte était-elle indispensable? Quoi qu’il en soit, il ne faut pas que l’Institution et les personnes qui se sont exprimées en payent trop fort le prix.

Vincent Lanata Général d’Armée aérienne (CR)

Grand-Croix de la Légion d’Honneur

Le 12 mai 2021